Robert Wettenhall est un rude homme d'affaires. En prenant un peu de recul pour analyser ses propos lors de l'annonce de la prolongation de contrat accordée à Jim Popp jusqu'en 2014, on peut facilement comprendre que le propriétaire des Alouettes a pris le temps de peser le poids de chacun de ses mots. Il les a d'ailleurs livré avec un aplomb et une agressivité inhabituels qui n'auront échappé à personne.
"Jim Popp est le seul responsable, pas le propriétaire, pas l'administration, il est le seul responsable de la domination affichée par les Alouettes dans la première décennie de ce siècle". Il a martelé chacun de ces mots comme pour bien s'assurer que le message serait compris. Et de toute évidence le message était dirigé vers l'homme qui était assis à sa droite, le président de l'équipe, Larry Smith. C'était un camouflet à peine déguisé. Une claque en pleine face oserais-je ajouter sans hésiter. Une gifle, une vraie, destinée à celui qui aura essayé de court-circuiter le processus de négociations menant à la prolongation de contrat du vice-président aux opérations football des Z'Oiseaux.
L'automne dernier, lorsque Jim Popp a voulu savoir quels étaient les plans d'avenir des Alouettes à son endroit, lui dont le contrat arrivait à échéance à l'issue de la saison 2010, il n'a pas reçu la réponse enthousiaste qu'il souhaitait. Loin de là . Tout au contraire, même si personne ne nous le confirmera, son patron immédiat, Larry Smith, l'aura laissé languir. Une douce vengeance quand on connait l'état pitoyable des relations entre Smith et Popp. Tous deux, comme des enfants gâtés, n'en finissent plus depuis des années de se quereller et d'espérer les faveurs de leur bon papa, le propriétaire Robert Wettenhall. J'ai toujours soupçonné ce dernier de jouer les Jules César et d'encourager l'un ou l'autre dans une stratégie antique où l'on divise pour mieux régner. D'autant que Smith pilotait le périlleux mais nécessaire projet d'agrandissement du Stade Percival-Molson et qu'il avait les contacts politiques pour y parvenir. D'autant que Popp, présent depuis le tout début de l'aventure, n'en finissait plus de trouver le talent nécessaire pour procurer aux Alouettes une équipe compétitive. Qu'ils s'aiment ou pas, Wettenhall en bon homme d'affaires n'en avait rien à cirer. Les résultats étaient là . Ses besoins personnels, comme propriétaire d'équipe, étaient assouvis.
Mais dans toute l'histoire de l'humanité, rares sont les histoires de frères ennemis qui se sont bien terminées. Désolé mais tout indique que celle-ci ne fait pas exception. L'ambiance n'était vraiment pas à la fête lors de l'annonce du prolongement de contrat octroyé à Popp. C'était même lourd, très lourd. "Tout est bien qui finit bien" clamait un savant confrère. Heu, vraiment pas sûr de ça mon cher Miguel. Mercredi midi, Robert Wettehall semblait furieux comme le père de famille qui vient de tancer ses fils avant d'avoir été contraint de choisir son préféré. Il l'a fait. À contrecoeur peut-être mais il l'a fait. Jim Popp était l'heureux élu. N'en déplaise à Larry Smith. "Tu as voulu que je choisisse? Ben j'ai choisi!" lui a-t-il peut-être dit en coulisses. Vu le langage corporel de tout un chacun c'était tout comme.
De toute évidence, quand on analyse la situation de plus près, l'abcès n'a pas été crevé au cours des dernières heures. Je m'étais étonné de l'absence de Wettenhall lors de la belle cérémonie d'inauguration du Stade Percival-Molson rénové en grande partie avec son argent. "C'est le jour de Larry Smith, il a préféré s'effacer" m'a expliqué un porte-parole de l'équipe sans grande conviction. Ouais. Il lui a plutôt donné son heure de gloire pour mieux lui faire comprendre que malgré cet exploit, il n'était pas son "fils" favori.
Mercredi, Larry Smith avait du mal à sourire lui qui a pourtant toujours l'air d'être le plus heureux des gens heureux. Je ne me souviens pas de l'avoir vu afficher un mine si contrite, la tête si basse, le regard si fuyant et le sourire si hésitant, si peu convaincant. Faut connaître un peu le "p'tit Larry" pour comprendre. Ce gars-là est capable de vous accorder, comme si de rien n'était, une entrevue sous un nuage orageux et demeurer impassible malgré la pluie qui s'abat sur lui ou les éclairs qui s'abattent à trois centimètres! Il arrivera même dans la plupart des cas à vous convaincre qu'il fait soleil et que la vie est sans tracas.
Ce n'était pas le cas mercredi.
À la gauche de Larry Smith, Robert Wettenhall avait le mors aux dents. C'était évident. Il avait aussi toutes ses facultés. Il était l'homme d'affaires intraitable qui a su gonfler son compte en banque à des niveaux inimaginables pour le commun des mortels. Il n'était pas ce sympathique vieux richard un peu bourré et mal fringué qui distribue les poignées de mains amicales les soirs de match. Non monsieur. Mercredi midi, c'était le richissime Wettenhall qui était à la table. Celui qui est capable de vous bouffer tout rond comme un requin sans s'excuser. Et l'ambiance n'était pas à la fête!
Et Paul Harris, le président du Conseil d'Admnistration, qui a mené les négos, semblait avoir autant envie d'être là qu'à une séance de spiritisme organisée par le Cercle des Fermieres du plus petit village d'Amérique ou une journée de magasinage d'escarpins avec un groupe de fans d'Ismelda Marcos. Et encore, avec la tronche mortuaire qu'il affichait sur la tribune d'honneur j'en suis venu à me demander si un traitement de canal sans anesthésie ne lui aurait pas semblé une façon plus amusante de passer son début d'après-midi.
Jim Popp lui, tout au contraire, était rayonnant. Un peu trop même. Le contraste avec les trois autres n'en était que plus frappant. Il ressemblait a un enfant qui venait de déballer ses cadeaux de Noël. Il n'avait pas accepté un nouveau contrat, il venait d'infliger une défaite à Larry Smith. J'ajouterai qu'il avait de quoi pavoiser, que c'en était toute une pour Larry. Certes Popp a perdu des plumes dans ce duel. Son égo, tout aussi gigantesque que celui de son rival, a été meurtri. Mais ces blessures-là en valaient probablement la peine. Pas les autres.
Popp est un bon joueur de poker mais quand il est question de sa famille, sans le vouloir,il baisse la garde et c'est tout à fait normal quant à moi
Les égratignures à l'égo comptent pour bien peu quand dans pareille bataille on en vient à décider de déraciner toute une famille juste au cas-où. Les six enfants de Popp sont nés à Montréal et y ont grandi. Transplantés en Caroline du Nord, ils ne la trouvent pas facile. On peut imaginer que la conjointe de Jim ne saute pas sur les toîts non plus. Certes Jim, vu son acharnement au travail (cause principale de ses succès) n'était pas le plus présent à la maison de toute façon pendant la saison de football. En crânant il nous a d'ailleurs confié: "Bon plutôt que de rentrer à la maison à minut je vais peut-être maintenant rester au bureau jusqu'au milieu de la nuit, sinon je m'emmerderais". Mais quand il parle de sa famille on le sent émotif, et pour cause. Elle aussi a perdu dans le processus. C'est clair.
Cela dit, pour l'instant, le grand perdant demeure Larry Smith. Ses velleités de mâter Jim Popp, voire de l'écarter du nid, lui ont valu une fin sans équivoque de non-recevoir. C'est même un désaveu quand Wettenhall prend la peine de préciser que personne d'autre, ni le proprio ni l'administration, n'est responsable des succès de l'équipe sur le terrain sauf Jim Popp. Il sera maintenant intéressant de voir comment Larry Smith trouvera le moyen de se relever de ce violent uppercut. Que lui reste-t-il à accomplir? Le nouveau stade a été livré, les gradins sont pleins et l'équipe gagne. Quelques défaites et ce pourrait-être un autre scénario. Le "p'tit Larry" est-il encore un aussi bon vendeurs de billets comme à cette époque où, de centre d'achats en centre d'achats, il a ravivé la flamme des amateurs de football?
Robert Wettenhall a, et ce n'était pas innocent, établi la hiérarchie des Alouettes en même temps qu'il a confirmé le retour de Popp jusqu'en 2014. Le patron c'est lui. Le propriétaire c'est lui. Son homme de football c'est Popp. Des questions? À moins que quelqu'un veuille racheter le club et en faire ce que bon lui semble.
Larry Smith, après son passage à The Gazette, n'a jamais caché qu'il était prêt, avec un groupe d'investisseurs, à racheter les Alouettes de Wettenhall. Est-ce son nouveau défi? Wettenhall a-t-il pris ses distances face à celui qui voudrait éventuellement acheter son équipe? En passant, quand Smith se proposait de racheter les Alouettes de Wettenhall, l'ancien défenseur et DG du Canadien, Serge Savard, figurait sur sa liste de co-actionnaires potentiels. Or devinez qui est venu faire son petit tour avant le début de la conférence de presse l'autre jour au 36e étage d'un hôtel qui lui a déjà appartenu?
Sachez que celui que l'on surnomme "Le Sénateur" ne se déplace pas pour rien. C'est encore plus vrai aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Et c'est lui aussi un homme d'affaires aguerri. Le grand Serge est un homme de coeur, de passion et de tête. Mais c'est aussi un homme capable de flairer la bonne affaire. Et je doute qu'il était là pour féliciter Jim Popp. Est-il simplement venu flairer le vent? Entendre les propos et partager son anayse? Serge Savard et Larry Smith sont de bons amis. Je ne sais pas ce qu'il en est pour Larry mais je peux affirmer sans trop me tromper que le grand Serge a les moyens de ses ambitions, quelles qu'elles soient.
J'étais heureux de jaser avec Serge avant la conférence de presse. Ses compliments sur mon travail aux Jeux de Pékin m'ont touché. J'aurais été encore plus heureux de pouvoir lui poser quelques questions après les discours officiels. Mais il était déjà parti.
Le boss c'est Robert Wettenhall. Son préféré c'est Jim Popp. Il vient de faire un pied de nez à Larry Smith. Mais Wettenhall perd de l'argent avec les Alouettes. Il a peut-être envie de vendre l'équipe. Si Smith, Savard et quelques autres allongent le montant requis, il pourrait se laisser tenter. Popp a gagné une bataille. Mais la guerre n'est pas terminée, C'est probablement pourquoi la famille du DG a maintenant un domicile permanent en Caroline.
Tout ça pour vous dire que si j'étais à la place de Popp je ne dépenserais pas tout de suite mon salaire de 2014. Et qu'il en est probablement tout à fait conscient.